J’ai bon espoir que la récupération et le recyclage fassent partie des vraies
solutions pour notre planète en mal de devenir. Ce sont des démarches qui
devraient se développer davantage sur le marché, parallèlement aux biens de
consommation fraîchement produits et toujours plus diversifiés et
importants. Ces derniers ont principalement le désavantage de nécessiter de
forts coûts énergétiques pour leur production ainsi que des transports
d’acheminement toujours plus intensifs et polluants. L’objet récupéré lui, fait
déjà partie du patrimoine; il est énergétiquement propre et son départ en
déchetterie remis à plus tard offre à la planète quelques années de répit
avant son incinération.
Souvent capricieux et impatients, nous remplaçons nos meubles rapidement.
Très vite placés dans nos maisons, ils sont la plupart du temps, trop tôt
débarrassés, jetés et incinérés, contribuant ainsi à une demande toujours
plus grande et à une contamination atmosphérique toujours plus importante.
Cet impact sur la nature est d’autant plus significatif que les meubles sont
très souvent, non plus en bois massif, mais en dérivés du bois et composés
d’une multitude de couches et de matériaux chimiquement toxiques et
agressifs.
L’époque de nos aïeuls est certainement révolue en ce qui concerne la
conservation et la durée de vie de nos meubles. L’amour même qu’on leur
portait reste presque uniquement aujourd’hui l’apanage des antiquaires et
parfois même uniquement pour des raisons de profits. Les meubles, mêmes
les plus simples, occupaient une place importante dans la vie de tous les
jours. Soignés, astiqués, protégés de molletons ou de napperons, leur durée
de vie égalait au moins celle de leur propriétaire.
Valoriser le produit en fin de vie, part d’une volonté d’économie et d’écologie
mais également d’un besoin de bon sens et d’une quête plus intérieure et
ressentie. Le meuble est un produit de la nature, transformé par l’homme
et qui s’est rendu utile en nous rendant service. Une table, une chaise, une
armoire… des meubles simples, utiles ou simplement décoratifs, beaux,
sobres ou minutieusement travaillés. Ils nous sont proches et deviennent
familiers. Pourquoi ne pas nous comporter en consommateurs respectueux,
avertis et soucieux … en alter-consommateurs !
Il me vient subitement à l’esprit l’image de livres que nous oserions à peine
imaginer partir en fumée. Pourquoi, tout comme les livres, nous ne pourrions
envisager une continuité du meuble dans le temps, un regain d’existence
auprès d’un nouveau acquisiteur, un nouveau souffle réinventé par un nouvel
utilisateur! Car il s’agit également de reprendre le meuble autrement, en le
réinterprétant, en lui donnant de nouvelles fonctions et en lui offrant de
nouveaux espaces…. après la récupération, c’est là que le recyclage
intervient !
En ce qui concerne mon travail, je ne peins que des meubles en bois massif
dont l’état est trop détérioré pour qu’ils puissent être remis en état à la
façon des antiquaires. Les autres, les beaux meubles, je ne me les autorise
pas lors de mes prospections et je les laisse volontiers aux mains et aux
bons soins des artisans du bois, confiante de leur savoir-faire et de leur
amour du métier.
Je recouvre donc la surface des meubles de couleurs, souhaitant les faire
revivre et leur donner ainsi une deuxième vie, une nouvelle chance. Très
souvent désuets et démodés, ils renouent avec un courant plus actuel et
retrouvent ainsi une place dans nos espaces. Ils sont uniques et
personnalisés et choisis pour leur singularité ou le petit plus qu’ils portent à
mes yeux. Alors que dans certains commerces certains meubles neufs sont
vieillis expressément, ceux dont je m’occupe sont authentiquement vieux et
relookés patinés. Leurs petites imperfections, fissures, griffures et trous
font parties de leurs atouts et sont une trace de leur vécu que je prends
bien soin de conserver.
Enfin, c’est en pleine campagne que je travaille, lieu isolé sans eau ni
électricité. La vue sur le Rhône est impressionnante depuis la petite
terrasse sur laquelle j’ai posé mes meubles. Un cabanon en dure abrite tout
mon outillage et mon travail par temps de pluie. Ce lieu gargouille de vie et
le travail se fait à l’unisson de présences frêles et invisibles. Les insectes
volants ne cessent de me tourner autour sans jamais me déranger. Les
milans reviennent à chaque printemps refaire leur nid dans les hauts arbres
derrières les noyers. Le basilique sauvage, la dent de lion, les morilles et les
noix sont là également, à portée de main, le temps d’une petite escapade et
d’une pause dans mon travail. Les vipères se laissent voire parfois au soleil
mais s’enfuient rapidement à mon approche. Je sais la présence d’un loir qui
se cache et d’une vie souterraine grouillante de mulots dans les champs tout
autour. Je suis ravie de tout ce petit monde, grand à mes yeux, qui frétille
de vie et qui cohabite parfaitement avec mes bruits de rabots et de
pinceaux.
